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Le facteur de Flassan

Flassan (petit hameau de Bédoin, situé au pied même de Ventoux).
Ce facteur nommé Jean Gayne ne put jamais faire sa tournée en vélo...L'itinéraire de sa tournée était une route de cailloux énormes et grimpait à 15 % environ, durant tout le trajet....!

Jean Gayne, avançant en âge avait de moins en moins envie de faire de longues randonnées dans la "montagne" pour porter le courrier. Il avait proposé à certains habitants très éloignés de ne plus porter leur courrier chez eux. Jean demanda donc à ses clients d'ailleurs tous des amis de jeunesse et de classe, cette dérogation toute personnelle. Il avait donc proposé à ceux qui habitaient loin si, par gentillesse pour ses "jambes", ils ne pourraient pas avoir la bonté, de venir récupérer leur courrier au café du Ventoux, chez les Reynard...

Bien sûr Jean (le facteur) ne pouvait pas leur demander d'aller à la poste, car ce petit manège était interdit (sauf s'ils payaient la poste restante). Prendre ainsi eux-mêmes lettres ou paquets à Flassan ne les gênaient pas du tout, vu qu'ils étaient obligés d'y venir pour effectuer leurs achats de bouche, plus personne aujourd'hui ne venant les livrer à domicile.
En se présentant au café récupérer leurs missives....Les participants qui avaient accepté ce "contrat" avaient pris l'habitude de consommer. Les patrons cafetiers, ravis de cette aubaine, en remerciement offraient "le Ricard" à Jean qui se régalait souvent de plusieurs verres.....


Un jour où notre Jean, devait avoir pris 5 ou 6, voire 8 "petits jaunes", il rencontra au bar son ami Grégoire venu chercher son courrier. Ce dernier vivait seul et ne recevait jamais de lettre, si ce n'était celle des impôts ou les factures d'électricité.
Voyant Jean, son ami d'enfance, attablé, que dis-je disons plutôt cramponné à la barre du bar (comme s'il était accroché à un garde fou, en haut du Ventoux, vers le précipice du col des tempêtes !), rivé, collé, chancelant comme dans une crise de "vertige", n'en pouvant plus de se tenir debout ; il interpella gentiment le facteur, pour "blaguer".
- Alors mon Jean, qué ! tu fais ta "ronce" (fainéanter) t'as le mistral qui agite tes voiles..... ?
- Oh ! toi Grégoire, t'as rien à me dire, c'est souvent que tu "t'empègues" (saouler) je vais pas le crier sur les toits. Alors tu te la fermes ta grande gueule.....

- Oh! oh... je disais ça pour rigoler, tu fais un peu ce que tu veux, mais reste poli Jean Gayne, ou je te retire mon bonjour.....

- Té casse-pieds, t'es qu'un "rapégon" (grosse graine qui s'accroche aux vêtements et qui est difficile à retirer) ; lâche-moi un peu,

- "Escoute mé" tu peux boire ce que tu veux, "mé té lou dise maï" (je te le dis encore) fait gaffe.

Lorsque le Grégoire se mettait à parler moitié français, moitié patois.... c'est qu'il était en colère.... Jean ne s'en aperçut pas et continua à vider son fiel!

- Va-donc eh! retourne dans ta combe Maurice.

(Sachez qu'une "combe" est un creux, un ravin aux pentes douces ou abruptes qui jalonne le Ventoux. Vues de loin ces "combes" donnent à "notre" montagne, l'aspect d'avoir des veines, ou mieux des sortes de racines qui s'ancrent dans le sol du Vaucluse. C'est ce qui donne à notre Ventoux cette forme spécifique, spéciale et gracieuse, unique au monde).


Cette combe Maurice est un vallon isolé, presque au sommet du Ventoux, juste en dessous du Chalet Reynard. Pour accéder chez Grégoire, il faut donc gravir un sentier pierreux durant plus de deux heures trente et c'est épuisé qu'on arrive chez Grégoire.

- bon eh bien!! j'en ai ma claque, tu vas regretter ta méchanceté, et Grégoire sort dignement mais courroucé.

Jean, tout content de sa plaisanterie qui a fâché à mort son ami Grégoire, demande un autre pastis, qui cette fois lui est refusé, le patron lui dit :

- Arrête Jean tu as trop bu et t'as peiné le Grégoire,

- Oh ! il s'en remettra le crâneur, moi, je m'en fous je suis de Flassan - ce qui laissait entendre, qu'il n'avait pas à marcher beaucoup pour revenir chez lui.

- Vaî, é bé, rentre vite chez toi car tu risque de virer au voyou, et avec ce que t'as bu, marche à l'ombre

Bien avant que la patronne réussisse un peu à dégriser Jean et à lui faire la morale, du temps avait passé...... Il allait être mis à la porte, lorsque que Grégoire revient, brandissant un journal, comme un trophée.
- S'adressant à Jean le Facteur, il claironne :
- Té voilà couillon de toi, je viens de la mairie m'abonner pour un an au journal Officiel. Il paraît tous les jours et tous les jours, tu entends bien Jean, tous les jours, il doit m'être livré régulièrement chez moi.
- tous les jours ? fan de chichourlo !!(fils d'avare !!) s'exclame Jean affolé.
- Ouè (oui) et "avé de pan à la paniero" (avoir du pain sur la planche)
"Bédigas" (benêt) - je t'avais averti. Là t'es moins "blagaïre" (blagueur) hein ! mon couillon ! Ouè (oui) tous les matins tu devras m'apporter "l'Officiel" et si tu manques un seul jour, j'avertis la poste grand "fada"!!!
Jean et tous les consommateurs présents sont éberlués. Grégoire vient là de taper fort en s'abonnant à l'Officiel.
- Mais pourquoi l'Officiel ? demande le patron du café.
- C'est qu'il faut que tous les jours je connaisse le cours du cuivre, de l'étain et du plomb.... Il me faut ces prix tous les jours.
- Mais, c'est pour quoi faire..... ? ça va te servir à quoi ? ni tu n'achètes, ni tu revends ces métaux !
- ça alors, répond-il tout bêtement et de façon sincère, Bé pour en savoir le prix. Il faut que je sois informé régulièrement. Si jamais il me prenait l'idée d'en acheter ou d'en vendre !......
Catastrophe, le Grégoire venait bel et bien d'épingler le Jean.
Le Grégoire triomphant, quitta le bar, fier comme les cours du "CAC 40" en hausse !!!
Dépité Jean, s'en retourna en marmonnant tout le long du trajet : "Puting" ce con de Grégoire, me faire ça à moi.... C'est qu'on ne rigole pas avec le Journal Officiel, c'est sacré, tu penses, "l'Officiel" ...... il va falloir que je lui porte tous les jours. Oh bonne mère !
Quelques jours après, notre Jean se présenta chez Grégoire ; il n'avait à lui porter que le "Journal Officiel" et, il le lui tendit. Grégoire le prit, ni sans un merci ;  ni sans un regard ; vers le tête du "pôvre" facteur qui dégoulinait de mille transpirations, sans lui offrir, ni chaise, ni boisson. Il ferma la porte et rentra chez lui, laissant là, dehors, Jean tout pantelant, patauger dans sa flaque de sueur.
- Vau mai èstre ami de luen qu'enemi de proche
(Mieux vaut être ami de loin qu'ennemi de près)
Voilà 40 jours que cette scène se renouvelle. Chaque matin qu'il pleuve ou qu'il vente, le facteur "monte" uniquement le "journal Officiel" quotidien, sans rien d'autre que de marcher 9 km sur des pierres glissantes..... et à chaque fois, Grégoire, dur comme la roche grise du Ventoux, ne lui adresse pas la parole.
Jean moustega entre sèi dènt (marmonne entre ses dents)
- "Vau mai èstre ami de luen qu'enemi de proche" (Mieux vaut être ami de loin qu'ennemi de près)
Jean maigrit à vue d'oeil. C'est vrai que tous les jours en montant à pied vers le chalet, il transpire et peine comme un cheval qui laboure.....ses yeux sont injectés de sang et le peu qui lui en reste lui monte à la tête..., inondant son cerveau affaibli.
Grimper les 9 km par grosse chaleur, ou par temps de pluie et cela, tous les jours lui devient insupportable. Un jour de tempête, le facteur demande à Grégoire deux minutes d'attention : ils ne se sont plus parler depuis deux mois passés....

- Grégoire, j'en peux plus, je suis "escagassé" (fourbu, fatigué). Tu m'as mis le coeur qui "tabase" (battre) comme une voiture de courses... J'ai les pieds en sang, égratignés, usés, laminés, traumatisés ; ils ressemblent à mes mains après que j'aie ramassé des mures, et mes yeux ressemblent à ceux d'un poisson mort... Je n'en peux plus. A cause des "clapas" (tas de pierres) j'ai les doigts de pieds rouges et flasques comme des fraises, je marche de travers.
Voilà déjà 2 fois que je me le répète à la poste que je ne veux plus "monter" chez toi..... mais ils me répondent : "c'est ça ou la démission". Eh bien Grégoire, t'as gagné, je démissionne.
Alors, Grégoire, regarda son ami avec qui, il est fâché à vie, à qui, il ne dira plus "bonjour"........Surpris! Grégoire le dévisagea...... Il vit alors devant lui, un mort vivant, un zombi. Il prit pitié et pour la première fois depuis 2 mois, il le fit rentrer et lui dit :
- Oui, tu as assez payé ta mauvais tête. "Vaï, té viens manger un morceau car tu dois avoir faim".
- Faim ? mais "monstre" depuis deux mois et demi, je ne mange plus à midi. Je te monte l'Officiel et je n'ai même pas le courage d'avaler un sandwich.... et même plus la force de porter le verre de pastis à la bouche! tu m'as tué "fourbe".
- Ecoute, Jean, faisons la paix. A partir de demain tu laisseras ce journal au café, ou même tu pourras le garder pour allumer ton feu, car je n'ai jamais rien pu trouver à lire d'intéressant dans ce journal Officiel
- Comment ça," fils de pute" tu t'étais abonné rien que pour m'emmerder ?
- Oui, et ne recommence pas à m'insulter Jean, ça suffit !!!
- Non c'était pour rire  !!! réplique le facteur angoissé. Excuse-moi si j'ai pu te vexer, mais c'était pour de rire   !!!!.... Je peux m'asseoir maintenant.
- Oui, vas-y "remets toi' (assieds-toi) je vais te servir un "barboton".
-" Dé queï aco" ?(qu'est ce que c'est)
- Quoi tu connais pas le Barboton, c'est un plat de ma famille du temps que les ouvriers construisaient la route du Ventoux. C'est un plat qui tient au ventre et qui coûte presque rien et en plus qui est bon comme le "couquin de Dieu"
- Oui d'accord mais c'est quoi ?
- Bon, eh ben je te dis :
Le Barboton est peu-être appelé ailleurs d'un autre nom . Mais "gari" y a pas plus simple à faire. Dans une grosse marmite tu fais fricasser 4 ou 5 oignons et de gros lardons, tu y ajoutes 4 gousses d'ail, un bouquet de plantes odorantes du Ventoux et tu y ajoutes 6 belles pommes de terre que tu auras fait bouillir avant, mais à moitié, coupées en rondelles. Tu ajoutes de l'huile d'olive, pour faire frire l'ensemble et tu te manges ça. Que c'est bon.........
Le facteur s'attable avec "conviction".......
- Bé, merci le Grégoire, c'est très bon, toi t'es un copain, va !
Jean enfin, délivré de sa corvée journalière de ses 3 heures de marche pour livrer l'Officiel, mangea d'un appétit d'ogre.

Redescendu au café restaurant du Ventoux, il raconta à tout le monde l'accueil que lui avait réservé Grégoire, et enfin la fin de sa "corvée". Aussitôt et de nouveau, il se remit au Pastis, qu'il avait abandonné depuis 40 jours!....

Prochaine histoire : la chasse dans le Ventoux

A suivre......